Interview : The Inspector Cluzo, entre scène et terre

The Inspector Cluzo est né en 2008, sous l’impulsion de Laurent Lacrouts et Mathieu Jourdain. Huit ans, cinq albums et 800 dates dans 44 pays plus tard, nous rencontrons cette formation a quatre mains. Un projet avec une guitare et une batterie. Ni bassiste, ni bandes, ni ordi. Une bonne dose de rock’n’roll. Et entre deux tournées, une ferme à faire fonctionner en Gascogne. C’est au Cabaret Vert que The Inspector Cluzo a accepté de répondre à quelques-unes de nos questions.

Vous êtes l’un des groupes français qui tourne le plus à l’étranger. Comment interprétez-vous votre succès en Asie ?

C’est une histoire de style de musique, on fait du rock. Après la deuxième guerre mondiale, les américains ont ramené au Japon une vraie éducation du rock, à commencer par le blues. En France, c’est différent. Le français est fait pour de très belles choses. Pour de la poésie, pour la diplomatie, pour raconter des conneries pendant trois heures, mais ce n »est pas une langue pour faire du blues. Ce sont des programmateurs français comme Jean-Louis Brossard des Transmusicales qui ont remarqué que nous tournions beaucoup hors circuit français. On n’est jamais passés par le Printemps de Bourges ou Rock En Seine. On est arrivés par l’extérieur.

Le souhait de monter une ferme est-il venu au même moment que le groupe de musique ?

Les six premières années, on a tourné à un moment où la mondialisation économique se mettait en place dans d’autres pays. On a vu comment ça se construisait, comment les populations le vivaient. Quand on rentrait, on faisait comme beaucoup de gens chez nous : notre propre potager, nos canards qu’on cuisinait nous-même, en famille. On s’est dit qu’il fallait passer à une autre vitesse. On ne va pas changer le monde mais on souhaitait faire une petite contribution de ce en quoi on croit. Il s’agissait de créer une croissance locale, mais pas qu’en agriculture. On voulait également agir sur les mentalités, la société, sur les entreprises, toujours dans des circuits extrêmement courts. On s’est servis de cette mondialisation culturelle qu’on trouve fantastique pour être autonome alimentairement parlant, ne pas employer le mot bio qui nous insupporte absolument et arrêter de piller les richesse des autres. Monter une ferme, c’était par ailleurs quelque chose qui nous tenait à cœur car on souhaitait travailler sur un élevage d’oies, afin de sauvegarder ce goût que l’on connaissait et faire perdurer cette tradition qui se perd.

Vous accordez beaucoup d’importance au savoir-faire des anciennes générations. Dans votre démarche, vous essayez de faire perdurer cela. Le savoir-faire peut se perde ?

On croit beaucoup à la construction d’une nouvelle société par les anciens et les jeunes. On a eu la chance d’être instruits, contrairement à nos grands-parents qui savaient beaucoup de choses mais qui ne l’étaient pas. Nos parents se sont embarqués dans une évolution de société. Le quartier. La maison. L’éducation. Faire des courses. Leurs parents ne faisaient jamais les courses, ils se faisaient à manger. On s’est coupés de ce lien-là. Dans notre génération, il y a plein de compétences, on est très complémentaires. Ce que mon parrain et deux autres anciens nous ont appris pour lancer cette ferme, on l’a synthétisé par notre côté universitaire. C’est à ça qu’on attache de l’importance, parce que l’on pense qu’on est la dernière génération qui peut transmettre quelque chose. Mondialement on l’a vu. Ce ne sont pas des citoyens, ce sont des consommateurs. Il faut trouver une alternative. On ne peut pas être que des consommateurs. Après c’est très modeste, on n’est pas les seuls. Il y a beaucoup de gens autour du globe qui travaillent sur des modèles comme cela.


(c) Fuckthebassplayer records

Est-on en train de revenir à quelque chose de local ? Les gens ont-ils cette envie de faire les choses eux-mêmes ?

On s’est rendus compte que notre génération était la dernière à vouloir avoir ce genre démarche. On a senti qu’après nous, c’était un autre monde, on avait la responsabilité de transmettre. Il faut qu’on synthétiste vite ce qu’il s’est passé. Les générations futures en feront ce qu’elles en veulent. On considère que grâce au métier de la musique, on a eu accès à ça et il faut qu’on le redonne. Sur scène on travaille de la même manière avec le public. En Chine, il fallait arriver à transmettre quelque chose. Pour cela il y a plein de moyens. On essaie d’explorer plein de choses et on essaie toujours d’arriver au même but à la fin du concert pour que les gens se sentent ensemble avec nous. Sans tomber dans un truc festif et clownesque, mais ensemble.

Vous avez une palette d’expressions scéniques très large. De l’énergie, mais aussi de la sensibilité. C’est assez complet.

On essaie. On n’est que deux. On est obligé de se diversifier. Ce qui est dangereux, c’est de ne pas avoir de personnalité parce que tu te disperses. Dès le premier album, et c’est pour cela que ça a marché au Japon, il y avait un son et deux chansons phare : Fuck The Bass Player et Two Days. Comme on est deux, les références culturelles qui reviennent souvent sont les White Stripes ou les Black Keys. Faire du funk sans basse, c’est assez compliqué. On a trouvé une solution pour amener ce genre de sonorités et quelque chose de plus unitaire avec les années.


(c) DR

Y a-t-il des thématiques récurrentes dans votre travail ?

Au niveau des chansons, on essaie d’être hyper organiques et telluriques, avec des choses que nous avons vécues et senties. On a plein de thèmes qui nous tiennent à cœur : les diversités culturelles, le fait d’être différent pour être une île, le respect des identités et des différences, le mélange. Comme le monde est en train de s’uniformiser et qu’on a eu la chance de grandir dans une culture qui est très forte, on a un rapport de citoyen du monde aujourd’hui. On est de culture gasconne. Pour nous, la France et l’Europe sont des intermédiaires. Après ça n’a rien à voir avec les discours politiques du pays Basque qui se sert de la culture à des fins politiques. Nous, on n’a rien contre la France, on est les plus profonds admirateurs de la philosophie des lumières. C’est ce qui nous porte. La diversité peut être unie sur des valeurs communes. Il y a toujours de la place à côté des chapelles pour d’autres chapelles. C’est l’antithèse de ce qui se passe dans le monde en ce moment.

Deezer Session à la Maison des Ailleurs dans le cadre du Cabaret Vert

Quel est votre rapport au Cabaret Vert ?

On essaie de faire les choses en proximité, que ça reste dans le circuit-court. On fait nos t-shirts à côté de chez nous, notre site Internet est géré par une grosse boîte de com du coin. On est toute une génération à essayer de repenser notre campagne. Ce qu’on a en commun aussi avec ce festival, c’est le fait d’être en pleine métropole, mais de ne pas être la propriété d’un producteur de spectacle. Le Cabaret Vert est implanté sur un territoire avec des tissus associatifs et des créations de richesses locales. Chez nous, on a l’exemple de Luxey, un petit village de Haute Lande qui fait 800 habitants. La Haute Lande est un peu sinistrée car l’exploitation de la forêt landaise n’existe plus. Le festival permet, avec ses 25 000 personnes, de faire vivre le petit village. Tout est autofinancé. Il pourrait y avoir plus de monde, mais les murs du village ne le permettent pas. C’est à l’image de notre ferme. On a 200 oies. On pourrait en faire 600. Mais si on veut le faire comme on veut le faire, c’est 200. On ne met pas de dimension bêtement capitaliste ou bêtement communiste là-dessus. Le capitalisme, on n’a aucun soucis avec ça, mais il faut du capitalisme local.

Propos recueillis par Maud Joe et Alizée Szwarc

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