Entretien avec Thérèse Clerc : féminisme et vieillesse innovante

Thérèse Clerc s’est éteinte mardi 16 février 2016 à l’âge de 88 ans. Cette grande dame œuvra une bonne partie de sa vie pour le droit des femmes et pour une vieillesse innovante. Elle milita notamment au Mouvement de la Paix, au Mouvement pour la Libération de l’Avortement et de la Contraception ou encore au Parti Socialiste Unifié. Décorée Chevalier de la Légion d’honneur en 2008, elle fût à l’initiative de la Maison des Femmes de Montreuil, devenue la Maison Thérèse Clerc depuis le 15 janvier, une institution ouverte aux femmes victimes de violence, en insertion ou en réinsertion. Elle se battit pendant de longues années pour ouvrir la Maison des Babayagas, une résidence auto-gérée pour des colocataires âgées de 60 à 80 ans. Elle créa également, dans la continuité de cet établissement, l’Université des Savoirs sur la Vieillesse.

Thérèse avait accepté de nous rencontrer le 25 janvier pour nous parler de son parcours et de ses combats, en nous accueillant dans son appartement à Montreuil, autour d’une table de salle à manger qui servit jusqu’à la promulgation de la loi Veil, le 17 janvier 1975, à de nombreux avortements clandestins. Avec élégance et simplicité, elle nous éclaira sur son parcours de vie, sur l’évolution du féminisme et nous livra son point de vue sur la place de la femme aujourd’hui.

Si on commençait par parler du féminisme ?

Le féminisme n’est pas venu par hasard. Dès le 19e siècle il y a eu des féministes, mais elles étaient un peu seules. George Sand n’était pas très féministe. Elle avait un but social mais n’était pas très féministe. Vous avez eu Flora Tristan. Vous avez eu à la révolution Olympe de Gouges qui a fièrement dit que si les femmes avaient le droit de monter à l’échafaud, elles devraient également avoir le droit de monter à la tribune. Elle a d’ailleurs écrit « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne » qui doit être sur l’armoire là-bas si personne ne l’a retiré. C’est un ouvrage très intéressant car il contient des revendications déjà extrêmement féministes, contre un système d’exploitation qui s’appelle le patriarcat.

Tout au long du 19e siècle, vous avez eu des femmes extraordinaires. Vous avez eu Julie Daubié à qui personne ne voulait concédé le droit de passer le bac. Elle l’a passé en auditeur libre et elle l’a eu. Vous avez au début du 20e siècle la grande Louise Weiss qui n’a pas osé dire à son père qu’elle avait été reçue première à l’agrégation d’histoire. La culture pour les femmes était interdite.

Il y a eu Mai 68 qui a été la grande période où le féminisme de masse a pu commencer à s’installer. Les femmes ont dit « ma petite histoire de l’enfermement des femmes c’est pas ma petite histoire, c’est l’histoire de toutes les femmes. Les hommes c’est bien, mais nous les femmes, on veut aussi partager le pouvoir. On veut partager le droit, on veut partager la politique. » Alors il y eu de très grandes luttes comme l’avortement ou le « à travail égal salaire égal » avec Yvette Roudy. Les femmes ont encore 27% de salaire en moins et les retraites sont inférieures de 40% à celles des hommes. Parce que le mercredi, on prend sa journée pour promener les enfants. Nous payons nos enfants, ce qui est un scandale. On ne devrait pas payer nos enfants.

Aujourd’hui les choses ont bien évolué. Tout n’est pas gagné mais les mots évoluent. On parle de matriarcat, on parle de matrimoine. A l’image de la Maison des Femmes à Montreuil, il faut multiplier les lieux de matrimoine. Si nous ne changeons pas les mots, nous ne changerons pas l’histoire.

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Pouvez-vous expliquer ce qu’est la Maison des Babayagas ? 

En fait, nous avons deux entités : la Maison des Babayagas et l’université populaire qui s’appelle UNISAVIE, l’Université du Savoir sur la Vieillesse. La maison des Babayagas c’est une maison de femmes avec des habitantes qui font également des ateliers du style dessin, calligraphie, sophrologie… Et l’UNISAVIE des Babayagas c’est plutôt pour faire de la réflexion sur ce qu’est la vieillesse aujourd’hui, la vieillesse des femmes entre parenthèse. Nous obéissons à six valeurs que sont l’auto-gestion, la solidarité, la citoyenneté, la laïcité si importante, le féminisme et l’écologie. Tout les mois, nous discutons ensemble de ces valeurs autour d’un programme défini. On est aussi dans l’intergénérationnel. Certaines jeunes femmes de moins de 30 ans se sont déjà présentées au conseil d’administration. On pense que les jeunes féministes vont apporter leur pierre à l’édifice et continuer.

Votre combat féministe est devenu en quelque sorte un combat pour la vieillesse ?

Curieusement la vieillesse est très longue. L’année prochaine, j’aurai plus d’années de temps choisi que d’années de temps contraint. C’est un phénomène de société et ces 30 ou 40 ans, il va falloir continuer à les vivre du mieux possible et à être dans la mouvance des créatifs culturels. C’est la vision des Babayagas. J’ai toujours eu l’étonnement de voir que les féministes ne s’intéressaient pas du tout aux vieilles alors que l’allongement de la vie en fait une période très très longue. Qu’est-ce qu’on fait de ces 30 ou 40 ans là alors que l’on est enfin sorti du système du travail salarié infernal ? Il faut continuer la réflexion sur une vieillesse innovante.

Pensez-vous qu’on ait du retard sur le sujet en France  ?

On a du retard par rapport aux USA, à la Belgique ou à la Suisse. La France c’est un vieux pays qui a eu une politique de gauche épouvantable. Mais ça s’ouvre quand même. Cela fait 15 ans que je fais des voyages en France, en Europe, au Mexique, aux USA et que je tente d’expliquer que la vieillesse peut être autre chose. Au début, cela n’était pas très bien accueilli, mais maintenant les féministes s’y intéressent et certains politiques également. Ils commencent à saisir que c’est le chantier politique et économique le plus important dans tous les pays industriels et qu’il va falloir changer d’attitude. La vieillesse n’est pas forcément dans la maladie. Je suis personnellement dans la maladie, mais j’ai encore ma tête. Pour réfléchir, amener d’autres attendus, faire changer des budgets qui sont concentrés autour de la maladie et la dépendance. Oui on est un peu dépendant, c’est vrai, mais le reste fonctionne. Je commence à partir vers l’autre rive et j’aimerais témoigner que la mort n’est pas forcément épouvantable, encore que j’adore la vie. (elle rit)

On parle souvent du niveau national quand on évoque des combats. Qu’en est-il du niveau local ? 

Je n’ai jamais voulu accepter de poste de politique mais je milite depuis la guerre d’Indochine. Tout le développement contre l’oppression des femmes a été une lutte magnifique. Entre 68 et 80, on a eu beaucoup de recherches tous azimuts sur les femmes. L’oppression des femmes c’est aussi en transversal dans la société. Ce qu’il faut c’est avoir une analyse critique sur la famille car c’est le lieu d’enfermement suprême pour les femmes. On fait partie de cette mouvance qui s’appelle les créatifs culturels. Il y en a partout. Et ce sont ces personnes qui font bouger les choses. Le grand philosophe Ernst Bloch à dit : « l’innovation ce n’est jamais que planter les racines du futur pour faire advenir une autre société ». Je trouve que c’est une belle citation car on essaie effectivement de faire advenir une autre société dans une période de déshérence politique effroyable.

On milite différemment en 1968 et en 2016 ?

68 a été une énorme explosion. C’est là où il y avait toutes les aspirations des jeunes et des moins jeunes. Moi je n’étais pas jeune mais j’aspirais aussi à la liberté. Ce que je remarque aujourd’hui, c’est qu’on parle beaucoup de structure et assez peu de pensée et de réflexion. C’est très souvent des coquilles vides. La pensée, la philosophie et l’éthique d’une société, on n’y pense assez peu. Moi ça me rend triste parce que nous, les vieux, on ne donne pas beaucoup dans le numérique et c’est un superbe outil pour partager sa pensée. Mais on a des valeurs. Les valeurs les plus précieuses ne sont pas cotées en bourse. Or, en ce moment, on sent que toute la société est happée par l’argent, le goût de l’argent, le goût de la production, le goût de la consommation. Ce sont les pires maux de la société actuelle. L’hyper-production. L’hyper-consommation. Des perspectives sans perspective. Le fric n’est pas une perspective.

Au final, qu’est-ce qui compte alors ?

Lorsqu’on va mourir, on se pose des questions. Je persiste à penser que l’unique vraie valeur, c’est l’amour finalement, passer du temps avec les gens qui comptent. On a fait des fêtes récemment avec Noël, mes 88 ans, la maison des Femmes. A chaque fois, on était nombreux et c’était magnifique. La vie est un long voyage. Et au final, ce sont ces moments là qui restent.

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