Jacques, singulier pluriel

Nous avons rencontré Jacques quelques heures avant sa prestation sur la scène des Illuminations au Cabaret Vert. Ce multi-instrumentiste des bruits a entamé un joli chemin au sein du parcours des musiques actuelles sans que l’on ne sache vraiment quel était le propos derrière le personnage qu’il s’est construit. Rencontre avec un original pour qui sortir du schéma classique en remettant en question l’usage de base est un sacerdoce.


Jacques. Un prénom pluriel qui interroge la vie qui nous entoure et sur laquelle nous nous appuyons pour répéter des schémas habituels, en oubliant la singularité de notre nature et parfois de notre propre personne. Catalogué dans le style de « techno transversale », il est en réalité assez compliqué de ranger son travail dans une case de genre. Si elle n’est pas d’une nature très « accessible » pour tous, le propre de sa musique est de collecter des sons, de les enregistrer et d’en faire une histoire. L’essence de son propos tourne autour d’une improvisation constante. Il en ressort une narration palpable qui va aller chercher au fond de nous des réminiscences d’un quotidien jalonné de bruits divers.

Jacques pendant son set au Cabaret Vert (c) Kmeron

 

Les prémices de l’histoire

Jacques n’a pas toujours tourné en solo avec ses machines. Il pense notamment aux Beatles comme référence et a commencé la musique avec un projet de groupe, qui pour lui était la condition sine qua none pour pouvoir créer. En arrivant à Paris depuis son Alsace natale, sa vision des choses se modifia peu à peu pour lui faire se rendre compte que l’équilibre qu’il avait alors à Strasbourg était progressivement en train de dégringoler. Il décida par la force des choses de faire sa propre musique. « J’ai mis longtemps à me rendre compte que c’était chiant. Parce que c’est venu très lentement. Les situations chiantes arrivent dans ta vie tellement lentement… C’est comme un bruit de fond, un frigo tu vois. Quand ça s’arrête, tu te rends compte que ça faisait trois ans que tu entendais le bruit. Moi, ça faisait huit ans. J’ai fait mon chemin. Je me suis rendu compte de comment j’envisageais le fonctionnement à plusieurs. Finalement je me suis mis spontanément à faire de la musique à côté. J’ai redécouvert la musique tout seul et je suis directement arrivé au projet d’aujourd’hui », raconte t-il.



Jacques parvient à trouver du sens à ce qu’il propose, il fait partie de ceux qui aiment rationaliser les choses. Membre du collectif Pain Surprises, il organisait des soirées il y a quelques années déjà avec ses acolytes, en proposant des concepts complètement barrés. Partant du principe que la fête était devenue chiante dans la Capitale, la bande de trois amis s’attachait à faire dans la surenchère d’animations pour sortir du schéma traditionnel Dj + bar et ainsi intéresser la jeunesse désabusée. Concours de burqas mouillées, bras de fer, tournage de film porno, stand pour se raser la tête (tiens, tiens…), les happenings des soirées organisées sous le cinéma de son oncle près des Champs-Elysées ont rapidement trouvé écho chez leurs semblables, post-pubaires en quête de sensations fortes. Pain Surprises se fit rapidement remarqué pour son art de manier la digression et s’est ensuite illustré dans la publicité, notamment avec une campagne pour la marque de chaussettes Burlington et dans la musique, avec la création d’un label. Il n’est donc pas étonnant de voir que la communication autour de Jacques Auberger soit maniée de façon aussi wtf.


Les chemins de la confiance

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(c) Oh Jude

Car tout comme pour les concepts de soirées Pain Suprises, côté musique, c’est un peu le même schéma. Il faut savoir comprendre la norme et s’en affranchir pour pouvoir proposer des choses qui éveillent la curiosité des gens, quitte à parfois aller très loin. Jacques doute à cet effet que les gens écoutent vraiment ce qu’il fait, mais qu’ils s’intéressent plutôt à lui pour son personnage intrigant. Si on lui prête volontiers la casquette de chef d’orchestre des bruits, Jacques aime à s’imaginer être l’inventeur de la musique de demain : « J’aurais trouvé ça intéressant si on m’avait demandé de faire de la musique qui est censée représenter notre monde, et d’en donner un échantillon si jamais des extraterrestres venaient à nous écouter. Ça m’amuserait de répondre à cette question. » plaisante-il. Son personnage à lui évolue au fur et à mesure des scènes sur lesquelles il se produit. Sa coupe de cheveux, marque de fabrique maintenant établie, viendrait d’un travail sur la confiance en soi. Lors de sa conférence Tedx, l’ancien Rural Serial Killer portait un turban. On imagine volontiers le choc visuel de l’audience qu’il nous a décrit lorsqu’il fit tomber son morceau de tissu pour révéler sa fausse tonsure et sa périphérie hirsute. Sur scène, et malgré les innombrables manipulations qu’il doit opérer pour construire sa progression musicale, Jacques a l’air sûr de lui. C’est pourtant le contraire qu’il affirme lorsque nous évoquons un moment de communion quasi mystique observé lors de son premier gros set dans un hangar plein à craquer aux dernières Transmusicales.



Improviser… Et toujours surprendre

Depuis, les représentations se sont enchaînées et ont permis à Jacques de travailler sur une ritournelle bien rodée pour ficeler la grande part d’improvisation dont il fait preuve en live. Sur la scène des Illuminations, pendant le Cabaret Vert, celui qu’on avait retrouvé dans une position de méditation au début de l’interview a achevé son set en poirier sur une dizaine de mètres pour sortir de scène. C’est un peu la force de ce personnage : être là où on pourrait l’attendre, mais aller encore plus loin. Quand on l’écoute rationaliser ce qu’il fait, pourtant, force est de constater que sa proposition artistique est pleine de sens : « Je considère qu’on est entre l’énergie féminine et l’énergie masculine. Il y a un rééquilibrage de la relation entre les deux qui passe par plus de sensibilité de côté masculin et plus d’expressivité du côté féminin. C’est quelque chose qui se voit dans d’autres sujets comme le travail, le rapport entre le public et le privé, l’ordre et le désordre, le bruit et la musique. Moi qui suis un garçon, j’aurais plutôt intérêt à faire de la musique vers quelque chose de naturel, désordonné et intuitif. Ça a donné ce que je fais. C’est un raisonnement conscient. »

Distrait par moments et prolixe la plupart du temps, cet esthète de l’ordinaire n’a pas l’air d’anticiper les portes qui s’ouvrent devant sa folie douce heureuse et plaisante régulièrement de la situation avec légèreté. N’étant jamais venu en terre rimbaldienne, il imaginait qu’il était là pour faire un concert dans le PMU d’un petit village. C’est devant un parterre bucolique rempli d’oreilles attentives et de corps bercés par la fluidité de son manifeste sonore que la pluralité de son personnage a pris tout son sens. Car ce jeune homme a beau être gentiment timbré, force est de constater qu’il est également extrêmement doué.

Voir le live du Cabaret Vert

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