Isabelle Peplé : les histoires les plus courtes sont les meilleures

Le site Short Edition, qui référence des textes courts écrits par des auteurs anonymes de talent, propose des bornes qui distribuent gratuitement et de façon aléatoire des poèmes et des nouvelles de leur catalogue, dans divers lieux publics.


Vous êtes à la gare et scrutez les écrans des yeux pour connaître la voie de départ de votre train. Elle n’est pas encore affichée. Pour tuer le temps, vous dégainez votre moitié numérique et scrollez frénétiquement sur votre écran pour voir la vie des autres défiler. Vous râlez contre une de vos connaissances qui a encore changé sa photo de profil, la vingtième fois au moins depuis le début de la semaine. A la vue des paysages sublimés par des filtres, vous vous demandez comment cette autre personne fait pour être tout le temps en vacances. Vous vous questionnez sur la légitimité de certaines prises de paroles et sur ce besoin de reconnaissance dont la réponse se matérialise par une armée de pouces en l’air. Vous pestez à nouveau en constatant que les opinions engagées socialement ne récoltent que peu de suffrages alors qu’un autoportrait mis en scène, refait dix fois et qui dégueule d’égo ravit la plèbe digitale. Vous êtes énervée. Pourtant vous avez tendance à dégainer votre portable à chaque fois que vous avez cinq minutes à tuer. Et à chaque fois, cela vous énerve. D’autant que vous n’êtes pas la dernière à faire ce qui vous énerve chez les autres. Vous refermez le clapet de votre téléphone en vous interrogeant sur la condition humaine et sur celle de vos yeux et de vos neurones, constamment sollicités par cette machine à ondes ambulante. Le constat est sans appel : vous vous faites chier. Et la mise en scène de la vie quotidienne des autres vous fait chier, elle aussi. Vous ne savez pas quoi faire de vos dix doigts et vous vous sentez inutile. Vous en venez limite à penser que vous avez une vie de merde. Tentant d’oublier la photo d’une de vos potes en bikini qui exhibe ses fesses dénuées de tout capiton (merci Instagram), vous cherchez des alternatives pour mettre fin à l’ennui et aux questionnements en boucle dans votre tête. Vous avez bien un bouquin quelque part dans votre sac mais vous vous tâtez à le sortir car vous savez que vous n’aurez le temps de lire que quelques pages, que le ticket de caisse qui fait office de marque-page va certainement se faire la belle une fois que vous aurez remis votre roman à sa place initiale et qu’au final, vous aurez donc oublié le passage que vous aurez lu la prochaine fois que l’envie vous prendra de lire de la prose.

Vous scrutez autour de vous et votre regard s’arrête alors sur une borne orange sur laquelle vous pouvez lire « distributeur d’Histoires Courtes ». Vous vous approchez de la machine. Trois boutons indiquant des temps de lectures différents s’offrent à vous : une minute, trois minutes et cinq minutes. Vous appuyez sur trois. Quelques secondes plus tard, la borne crache un papyrus de la taille d’un très grand ticket de caisse. Un titre, un auteur, et trois minutes de lecture plus tard, votre train arrive à quai et la dernière phrase des Matins d’Edouard Bonnet que vous venez de dévorer résonne encore dans votre tête : « Jacques Brel, Orly. Une bande originale un brin cliché pour le film à petit budget de ta vie ».

L’idée de réinventer la littérature courte pour parer les moments d’attente de la vie quotidienne a vu le jour à Grenoble en 2011. Le concept a été imaginé par le site Short Edition qui référence des textes courts (moins de 20 minutes de lecture) proposés par des auteurs anonymes de talent. Les distributeurs d’Histoires Courtes offrent, en mode aléatoire, des poèmes et des nouvelles à lire en une, trois ou cinq minutes, issus du site Short Edition. Isabelle Peplé, co-fondatrice du site, explique qu’il n’y avait pas vraiment de modèle pour le format court en France, contrairement aux pays anglo-saxons. Le marché du livre est stable mais les gens ont moins le temps de lire, d’où l’augmentation des e-books et des recherches d’alternatives pour être plus en phase avec les habitudes de consommation.

Le site Short Edition compte quelques 60 000 œuvres disponibles à la lecture. C’est la communauté de lecteurs elle-même qui modère les textes proposés par les auteurs. Pour amener de la culture là où on ne l’attend pas et pour donner de la visibilité au site qui existe déjà dans une version mobile très ergonomique, Short Edition a sélectionné une partie de son catalogue pour l’intégrer dans des distributeurs connectés et ainsi permettre aux utilisateurs de profiter gratuitement de moments de lecture. Pour l’heure, il s’agit de quelques machines installées dans des halls de gare, à Rennes, ou encore à Brest, ou prochainement au centre commercial parisien Italie 2. Et pourtant, les distributeurs d’Histoires Courtes suscitent déjà l’intérêt des médias dans le monde entier puisque le modèle n’existe nulle part ailleurs. Francis Ford Coppola aurait même commandé le sien pour l’installer dans son café à San Francisco.

Une initiative intelligente pour un retour au papier qui promeut à la fois la lecture et l’écriture.

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