Annabelle Nourtier : Passeurs d’Espoir

 

J’ai retrouvé Annabelle un lundi chômé, à l’heure à laquelle la foule se presse sur les Grands Boulevards vers un Strasbourg Saint Denis papier buvard où le trafic imperturbable crache les sons de sa densité sur le macadam encore imbibé des averses de la journée. Elle m’avait dit qu’elle aurait un manteau rouge. Je la reconnus au loin, belle et immobile devant le KFC, telle une poupée de porcelaine imperturbable. Mais quand elle me vit, son visage tout entier s’illumina. Je ne la connais que rayonnante. Je lui parlai du coin et de ce terme récemment ajouté à mon vocabulaire, la gentrification, cette métamorphose d’un quartier populaire par l’arrivée de classes sociales plus aisées. Les ouvertures de nouveaux lieux de vie semaine après semaine. L’agitation de la rue Saint-Denis, le passage Brady, Jeannette, Mauricette, le New Morning, le passage des Petites Ecuries.

Je décidai de l’emmener chez Tom’s, un restaurant fraîchement ouvert où nous avons pu nous installer confortablement dans un décor savamment dépareillé, avec pour unique voisins un couple de quinquagénaires qui semblait plus absorbé par le récit d’Annabelle que par leur propre conversation.

Annabelle est assistante sociale. Elle travaille pour le compte d’une clinique dans la banlieue Lilloise. Elles sont 3 à se partager les patients de 9 établissements, un constat à l’image de cette profession de l’ombre avec son manque de moyens et de reconnaissance. Son métier consiste à suivre les patients dans les démarches administratives durant leur hospitalisation et l’étendu de son champs d’action est aussi large que les situations sont uniques et propres à chaque patient. Organisation familiale, accompagnement, information aux droits, mises sous tutelle, enquêtes lors de suspicions de maltraitance ou de violences conjugales… Pour chaque problème, elle oriente les patients vers les bonnes structures et met de l’ordre dans le bordel administratif auquel ils sont quasi systématiquement confrontés. Elle connait désormais Vivaldi par cœur, pour avoir écouté les 4 Saisons en guise d’attente au téléphone pendant que les recherches des services compétents étaient en cours.

Si je voulais la voir aujourd’hui, c’était pour qu’elle me raconte l’histoire qui l’amenait justement à Paris dans les locaux de Charlie Hebdo, un combat qu’elle mène depuis que son implication associative l’a fait atterrir dans la ville de Straldja en Bulgarie. Au commencement, Annabelle avait fait un stage chez Bonne Mine, une association qui vise à améliorer les conditions de vie d’orphelins en Bulgarie, pays d’Europe dans lequel il y en aurait énormément.

L’année dernière, elle s’est rendue avec son association dans un nouvel institut socio-éducatif partenaire de l’association pour apporter vivres et équipements. Une grande partie du confort de base donné aux enfants comme les matelas, les vêtements ou les chaussures vient des dons récoltés par Bonne Mine. Les instituts socio-éducatif sont différents des orphelinats traditionnels et accueillent des enfants déviants, dans la majorité des cas arrêtés pour vol ou prostitution dans les rues de grandes villes bulgares. Ces enfants sont souvent des Roms, communauté dénigrée en Bulgarie où le racisme se fait d’une rare violence. Les enfants n’ont aucune perspective d’adoption et très peu arrivent à accéder à une éduction, seul véritable moyen pour se sortir de cet engrenage. A 18 ans, ils sont remis à la rue, emplis de haine contre un système qui les laisse volontairement en marge, avec un sentiment d’injustice qui les pousse à commettre des actes qui justifient tout le mal qu’on pense d’eux à la base.

Au bout de 3 jours sur place, les éducateurs français se sont rendus compte qu’ils avaient été volés d’une centaine d’euro. Ce fut à ce moment que les choses basculèrent. Les encadrants bulgares voulaient absolument trouver le coupable, et deux d’entre eux, passablement ivres, n’ont pas hésité à passer à tabac deux enfants à la demande du directeur pour leur tirer des aveux à coups de cadenas au visage. Ils ont été retrouvés le lendemain matin avec leurs plaies encore ouvertes et non soignées. Leur seuil de tolérance contre la violence infligée est devenu assez important et peu n’osent dire quoi que ce soit, de peur de représailles ou par manque de communication avec l’extérieur parce que les centres sont isolés en campagne.

Les membres de l’association Bonne Mine ont alors décidé de porter plainte contre le centre et d’apporter l’affaire au Parquet. L’enquête ouverte a confirmé les dires de l’association. Carences alimentaires, sous-développement physique, négligence, maltraitance, un placard dédié aux objets de torture a même été retrouvé lors du contrôle sanitaire. « Là-bas, ils dressent un enfant comme un animal. Ces pratiques se justifient sous couvert que ces enfants sont durs et qu’ils ne sont pas vraiment Bulgares. Dans l’esprit des gens, ce sont des voleurs de naissance. Les encadrants eux font bonne figure depuis des années et trompent les contrôles, les associations, les bénévoles et les intervenants de l’Unicef en affichant une image impeccable d’encadrants bienveillants à l’égard des enfants. »

Après l’enquête, la structure a été fermée, puis déplacée, avec les mêmes enfants et la même équipe encadrante. Un reportage a été consacré à ce scandale en septembre 2013. Un bourreau y assure avec aisance qu’il n’aurait jamais pu lever la main sur des enfants qui ont le même âge que les siens. Les accusés ont toujours nié les accusations en certifiant que les enfants s’étaient battus entre eux et en essayant de décrédibiliser l’équipe française.

Au jour d’aujourd’hui, un peu plus d’un an s’est écoulé et comme on peut l’imaginer, l’affaire s’est tassée. Elle est assez bien représentative des droits de l’enfance bafoués. Annabelle continue de croire que même si cette histoire n’est qu’un grain de sable dans la mer de l’horreur humaine, elle mérite d’être amenée devant la Commission Européenne pour les droits de l’enfant et devant les médias français, puis internationaux, car ce n’est pas au niveau national en Bulgarie que les choses vont avancer.

Annabelle est confrontée à la même problématique à laquelle le cœur de son travail la confronte tous les jours. Les démarches sont longues et compliquées. Mais cette altruiste pétillante qui se considère comme une citoyenne du monde semble avoir en elle des convictions et une lumière assez importantes pour les partager de manière diffuse et continuer à faire le bien autour d’elle. En passant une heure bien préservée sur mon canapé en buvant les paroles de cette travailleuse de l’ombre, je me suis rendue compte que les tragédies du quotidien étaient souvent cachées, tout comme le travail des assistantes sociales qui œuvrent pour faire en sorte que les valeurs essentielles qui constituent notre existence soient à la portée de tout un chacun. Que les raccourcis que nous empruntons tous par manque de connaissance de l’autre ne soient plus.

Je refermerai certainement les yeux ce soir et sur plein de situations qui ne me concernent pas mais au moment même où Annabelle eut fini son récit, ils étaient grand ouverts et imbibés d’émotions. Elle réussit à me montrer que les travailleurs sociaux sont des passeurs d’espoir qui ont les pieds sur terre, qui prônent le partage de valeurs simples et pourtant essentielles à l’épanouissement. Et parce que l’on ferme les yeux, on ne se rend pas compte que certaines personnes n’y ont pas le droit.

Le travail d’Annabelle c’est d’être là pour nous rappeler cela.

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