Quentin Gueriot : Snatching Brazil

 

A la bourre pour le prochain rdv. Je n’avais même pas pris la peine de regarder où c’était. « Vas-y sans moi, je te rejoins là-bas. Je sors bientôt ». J’ai essayé de conclure le rdv actuel en étant la plus concise possible dans mes réponses, au risque de paraître un peu pressante. Je suis sortie avec mes dossiers sous le bras, une blague pour chaque personne que je croisais, un mot dit à la va-vite dans un instant de transition avant de partir pour la prochaine personne à voir.

Il s’agissait de Quentin Gueriot. Un partenariat pour le festival pour lequel on venait de recevoir des essais graphiques discutés. Je retourne à mon ordinateur, ouvre Power Point, lance l’impression de la présentation du festival, prends mon manteau, regarde où j’ai mis mes clés, me fait interpeller, oublie mes clefs, prends mon sac, appuie sur le bouton de l’ascenseur au passage, prend mes feuilles à l’imprimante et échange quelques derniers mots dans l’open space tout en piquant l’agrafeuse de la table de Juliette pour attacher tout ça. « T’en a imprimé un aussi ? Ah, bah c’est pas grave, on en aura deux ».

Dans la rue, il y avait des flaques partout. Je savais vaguement où se trouvait l’adresse, la quartier m’est de plus en plus familier. « C’est bon c’est celle-là à gauche, c’est au numéro 26. ». J’eu juste le temps d’éteindre ma cigarette sur le bord du muret en me disant qu’on était légèrement en retard, sans connaître l’heure. Il n’y avait pas de cendrier, j’avais demandé. Plus tard j’appris qu’on n’avait plus le droit de fumer dans la cour. Ça fait trop de bruit.

Quentin nous attendait au rdc. Il nous fit faire le tour des locaux comme on fait faire le tour de chez soi quand on a un nouvel appart. Naturellement. En nous présentant les gens et les objets qui y résidaient. Quelques personnes absorbées par leur écran, des sculptures faites pour Bon Esprit, un studio de son, du montage vidéo, des tableaux de photographes hérités d’événements organisés avec Grolsch, puis au premier des gens un peu partout, cohabitant et travaillant sur des sujets différents. Dans chaque pièce, chaque recoin, chaque escalier. Des coups de téléphone, des conversations prises à la volée.

Dès le début de la visite, ce fut une impression de fourmilière. Peu de place pour tout ce monde installé un peu chichement dans un brouhaha ambiant qui laissait présager un air d’entreprenariat et de créativité.  En passant d’une pièce à l’autre, c’était une nouvelle ambiance à chaque fois, de nouveaux visages s’affairant sans trop se préoccuper de la présence ponctuelle d’inconnus de passage en visite dans un monde qu’ils s’imaginent, qu’ils peuvent palper mais qui ne leur est pas familier quotidiennement.

Alors que nous nous frayions un passage à coup de hochements de tête et de bonjours à bout de lèvres pendant que les autres continuaient leur routine, je tombai sur la personne de l’entretien qui passait l’aspirateur. Pas parce que je le vis lui mais parce que je dus enjamber l’engin qui aspirait ce qui devait certainement  être le contenu d’un filtre à café trop plein et que j’imaginais avoir glissé des mains de celui qui s’était porté volontaire pour vider la cafetière.

A ce moment précis le temps se figeait alors que le ballet de gestuelles et de matière grise en ébullition continuait inlassablement tout autour. Une sorte de Brazil des temps modernes, celui de l’entreprenariat, celui de la rentrée qui n’en finit jamais, des projets qui ont vu le jour début septembre et qui se construisent désormais aux rythmes des journées effrénées. Celui des passionnés, ceux qui se disent qu’un petit peu pour l’homme c’est un grande claque pour un quotidien que l’on aimerait changer. Celui des esprits éclairés qui font de leur champs d’investigation un terrain de jeu perpétuellement en mouvance, où seules les idées accompagnées de ferveur et de travail d’arrache-pied verront le jour, mais surtout perdureront en se réinventant dès qu’elles se seront installées. C’est ce Brazil d’aujourd’hui, celui qui rythme notre cadence, celui qui nous arrache de notre évanescence et de notre vision parfois trop lisse et idéalisée de ce qu’il faut faire pour aller au bout des choses.

Le premier étage aurait été beaucoup trop bruyant pour nous autres trop reposés. Le rdc aussi et c’est pourquoi nous nous sommes retrouvés dans l’annexe du bureau, un troquet de coin de rue aux allures d’autrefois, avec ses grilles pains flambants au-dessus des têtes de fumeurs invétérés qui réchauffaient eux-mêmes l’air froid d’un novembre retardataire en recrachant la fumée de leur cigarette. Nous nous sommes installés à l’intérieur dans un décor en sky bordeaux, formica et dorures vieillies, en tirant un peu la table pour celui qui s’assiérait sur la banquette.

18h30, trois demi et un bol de bretzels plus tard, c’est l’idée même d’une réunion hors des sentiers battus qui délient les langues ou les idées. Après nous avoir demandé comment ça allait, Quentin se lança sur les nombreux projets sur lesquels il travaillait. Les magazines, l’approvisionnement système D de certains points de distribution par une case « je ne suis pas humain » cochée sur un site de co-voiturage. Les soirées organisées avec le collectif récemment rebaptisé Bon Village, les projets de brand content et de look books éditorialisés avec des marques de prêt à porter, le supplément gratuit qui a retenu mon attention alors que Quentin en déchirait un coin de Une pour y déposer son chewing-gum usé par son hyperactivité. « Je l’aurais bien mis sous la table, mais ils voient tout ici ». En parcourant ce Petit Snatch, je compris vite que les valeurs partagées autour de cette table transpiraient dans la prose de ses pages. Un article sur le « Cirque Vicieux » et ses « freaks maquillés qui s’agitent sous le nom de Juggalos » finit de me convaincre de la cohérence de tout ce joyeux bordel aperçu un peu plus tôt.

Ce fut aussi les premières idées exposées pour les 5 ans de Snatch et le projet un peu fou d’organiser un événement hors du commun. Dans sa forme oui, mais surtout dans son fond. « Il y a quelques années tu proposais à un pote de t’accompagner à une soirée clubbing dans un entrepôt, il disait oui tout de suite. Aujourd’hui tu proposes là même chose, ton pote il changera de plans au dernier moment si jamais il trouve mieux. Il se dit qu’il y en aura une autre dans deux semaines ». Tout se joue dans le contenu de la programmation. Il ne suffit pas d’apporter de l’originalité, il ne suffit pas d’être hors-norme, il faut savoir jouer avec les normes. Ponctuer un événement de changements de repères progressifs pour immerger les gens dans une découverte assourdissante et éphémère. Créer l’instant.

Les choses me paraissaient assez claires. Plus on en fait et plus on rencontre du monde. Plus les nouveaux projets s’offrent à nous. Quentin n’a que 26 ans et pour moi son bras est aussi long que nos 4 bras réunis. Il évoquait des concepts dont la réalité semblait palpable puisqu’il connaissait déjà les acteurs qui pourraient le façonner.

De son récit de projet de label en quatuor j’en appris un peu plus sur Woodkid. L’occasion d’une cigarette proposée à l’extérieur lui fit nous confier sa vision de l’ascension à l’accession. La réussite dans la musique aujourd’hui c’est de proposer quelque chose de bien fait mais surtout de très structuré. « Le mec a commencé avec une vidéo super bien chiadée et regarde où il est aujourd’hui. Il a réussi. Et il arrête la musique. » Derrière ces quelques 31 800 000 vues, je m’imaginais un travail d’orfèvre, d’idées en pagaille, de recentrage, de production, de retours en arrière, de tâtonnements, d’essais, ne jamais rester statique.

Au final, ce fut une heure passée rue Richer, à quelques encablures des flaques d’eau du 9ème où nos pas se sont pressés pour rencontrer la créativité. Une évidence en soi qui faisait suite à une nouvelle conversation par échange de mail ayant pour objet « Petit coup de main », datant d’un mois, et qui laissera probablement place à de belles associations, pour aujourd’hui et pour demain.

 

Snatch #28, la face B de la French Touch, actuellement en kiosque.
http://www.snatch-mag.com
 
photo : Vincent Desailly

 

 

 

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